22.05.2007
L’espoir fleurit aussi sur la décharge de Phnom Penh
Au Cambodge, longtemps surnommé le pays du sourire, l’inimaginable existe. Des enfants vivent et travaillent au milieu d’une montagne de détritus. Une association se bat pour leur donner un avenir.
Imaginez une gigantesque décharge de plusieurs kilomètres carrés. Des immondices à l’infini. Plantés, ça et là, de fragiles édifices qui font comprendre que des personnes vivent au milieu de cette puanteur. Et, summum de l’horreur, des nuées d’enfants, parfois pieds nus, qui fouillent, ramassent, trient les déchets dans l’espoir de trouver quelques débris à revendre. Ce lieu de cauchemar existe. C’est la décharge du quartier Stung Mean Chey, à Phnom Penh (Cambodge). Des milliers de personnes habitent là. Souvent des paysans qui ont quitté leurs rizières rendues incultivables par les mines antipersonnelles laissées en souvenir par les Khmers rouges. « Il existe une véritable mafia dans cette décharge, explique Fernando Alonso. Ceux qui peuvent payer les conducteurs des camions-poubelle ont le droit de fouiller en premiers. Les autres doivent se contenter des restes. » Fernando Alonso passe, depuis quatre ans, une bonne partie de l’été à proximité de la décharge de Stung Mean Chey. Ce Toulousain est bénévole, avec sa femme et leurs trois enfants, dans l’association Pour un sourire d’enfant (PSE). Depuis 1996, PSE vient en aide aux enfants chiffonniers de Phnom Penh. Ce sont deux Français, Christian et Marie-France des Pallières, qui ont lancé ce programme d’aide après avoir découvert les enfants de Stung Mean Chey. Une aventure qui a commencé par un don de bottes aux bambins, pour protéger leurs pieds des déchets, pour être aujourd’hui une organisation venant en aide à 4700 enfants de la décharge. « A la rentrée de septembre, nous devrions atteindre 5250 enfants », précise Christian des Pallières qui revient, avec son épouse, d’une tournée de présentation de PSE en France et a rapporté dans ses bagages près de six cents promesses de parrainages, l’une des principales sources de revenu de l’association. Un centre a été construit dans le quartier Stung Mean Chey. Ce retraité vit, avec sa femme, plus de la moitié de l’année au centre PSE.
Les blessures du génocide Khmer pas encore cicatrisées
Véritable village, PSE comprend un centre de rattrapage scolaire pour les enfants qui n’ont jamais été à l’école, une infirmerie, un service social chargé de repérer les enfants qui ont besoin d’aide, un centre de formation professionnelle et un pensionnat. Celui-ci est destiné aux filles les plus en danger dans leurs familles car battues, violées, vendues comme esclaves ou privées de soins et de nourriture. Pour que les parents acceptent de laisser leurs enfants se rendre en classe, un système de compensation est organisé. Du riz est donné aux familles en échange du temps des enfants. Un système pas toujours accepté par des parents qui préfèreraient recevoir en (menue) monnaie le fruit du travail de leur rejeton dans les déchets.
Pendant l’été, les cours cessent, mais pas l’activité de PSE. Depuis quatre ans, un camp de vacances est organisé. Une façon d’éviter que certains enfants ne soient renvoyés travailler sur la décharge le temps des congés. Chaque semaine du mois d’août, cinq cents enfants sont accueillis à PSE, la moitié étant en rattrapage scolaire pendant une demi-journée pendant que l’autre moitié bénéficie d’un programme de centre de loisirs. Pour encadrer ces camps, une soixantaine de moniteurs sont présents. La moitié sont des Khmers, rémunérés, l’autre sont des Européens, bénévoles, qui ont même payé leur billet d’avion. A l’heure ou le tourisme humanitaire se développe, PSE n’a guère de mal à faire venir de jeunes Européens. « Cette année, j’ai reçu 534 CV », confirme Marisa Alonso, l’épouse de Fernando et responsable du camp d’été. Si elle reconnaît que le camp pourrait fonctionner avec seulement des moniteurs Khmers, elle tient à faire venir de jeunes Européens. « Nous avons un objectif de formation pour ces jeunes, explique-t-elle. La plupart d’entre eux font des études supérieures. Ils auront peut-être des postes à responsabilité. Il est important qu’ils aient une vision du monde plus vaste que leur univers habituel et qu’ils se rendent compte de la misère qui peut exister. Il y a aussi un but d’information. En rentrant chez eux, ils racontent ce qu’ils ont vu. Cela peut inciter des personnes à parrainer la scolarité d’un enfant. » Mais le rôle central de l’animation est confié aux animateurs Khmers. D’abord pour un aspect pratique. Ils sont souvent bilingues (khmer et anglais ou français), alors que les enfants ne parlent que le khmer. Mais surtout parce que ce sont eux qui connaissent le mieux les enfants, leurs conditions de vie, et qui savent ce qu’il faut leur apporter. « Finalement, on se rend compte que ce que l’on fait, c’est dérisoire », reconnaît Valentine Ribière, une Française de 24 ans animatrice bénévole pour PSE. Même si cela n’est pas tout à fait vrai. Les Européens apportent dans leurs bagages chansons et jeux nouveaux, mais aussi peluches et babioles qui font la joie des petits Cambodgiens à qui rien n’avait jamais été offert. Les gamins sevrés de tendresses n’hésitent pas non plus à réclamer câlins et bisous aux occidentaux émus aux larmes. « Mais on ne vient pas pour reconstruire le Cambodge, poursuit Valentine. C’est aux Cambodgiens de faire ça. C’est pour cela que les animateurs Khmers ont un rôle très important. » Avant leur arrivée à Phnom Penh, Marisa Alonso demande aux jeunes Européens de lire un certain nombre d’ouvrage sur l’histoire récente du Cambodge. Et une visite est organisée au musée Tuol Sleng, le musée du génocide installé dans les lieux même où les Khmers rouges ont emprisonné et torturé des milliers de personnes. « C’est important que les animateurs comprennent pourquoi ces enfants ont des parents alcooliques, pourquoi ils sont battus à la maison », explique Marisa. Même si, du côté cambodgien, cette même histoire est souvent ignorée par les plus jeunes. Les parents, qui ont connu le génocide, ne veulent pas en parler à leurs enfants, parfois parce que ceux-ci refusent de croire que de telles horreurs ont pu être commises dans leur pays. Ainsi Sopha, 23 ans, ne connaît pas grand-chose des années 1975-1979 qui ont ensanglanté le Cambodge. Même si sa mère, 49 ans, a bien connu cette période. « Elle préfère ne pas se souvenir », explique Sopha. Cette jeune monitrice de PSE sait tout juste que son grand-père, policier, a été décapité par les Khmers rouges avant d’être jeté dans une fosse commune. Sopha n’a jamais visité le musée du génocide, en plein centre de Phnom Penh. Mais elle n’en a pas non plus entendu parler en cours d’histoire, pendant sa scolarité. « Les leçons sur les Khmers rouges ont été supprimées, confirme So Mary. La jeune femme de 21 ans qui enseigne le français regrette cette ignorance du passé. « Il faut raconter l’histoire pour que cela ne se reproduise plus », insiste-t-elle. Elle-même n’ignore pas que de nombreux membres de sa famille ont disparus pendant ces années noires qui auront coûté la vie à 1,7 million de Cambodgiens. Elle attend beaucoup du procès des responsables Khmers rouges dont la phase d’instruction s’est ouverte en juillet dernier sous l’égide de l’ONU. Sopha, elle, ignore même l’existence d’un tel procès. Elle est persuadée qu’« il faut plutôt se tourner vers l’avenir. » Difficile, pour un pays dont toute l’élite a été massacrée et où une part importante de la très jeune population ( 50% a moins de 16 ans) ne sait pas lire.
Former les adultes de demain, un enjeu essentiel
La formation des adultes de demain est donc un enjeu essentiel, mais rendue ardue par l’absence même d’enseignants correctement formés. A PSE, la formation professionnelle se veut excellente. « Il y avait une habitude d’école pauvre pour les pauvres, explique Christian des Pallières. Des ONG faisaient suivre une formation de six mois aux jeunes défavorisés qui se retrouvaient avec un joli diplôme et rien derrière. » A contrario, Christian des Pallières veut le meilleur pour « ses » enfants de la décharge. « Eux n’auront pas autre chose que leurs compétences, dans un pays où beaucoup se fait par piston, explique-t-il. Il faut la meilleure école pour les plus pauvres. » Pour parvenir à cela, Christian et Marie-France des Pallières ont fait appel aux plus reconnus dans chaque spécialité. L’école d’hôtellerie et de restauration de PSE est ainsi parrainée par l’Ecole hôtelière de Lausanne (EHL) qui a formé les professeurs cambodgiens intervenants à PSE. « Tous les six mois, une personne de l’EHL vient faire un audit pour vérifier le niveau de la formation », poursuit Christian des Pallières. Une exigence qui porte ses fruits. L’année dernière, les cent cinquante élèves sortis des formations professionnelles de PSE ont tous trouvé de travail, dans un contexte pourtant très difficile pour l’emploi. « Huit étudiants sur neuf ne trouvent pas de travail en sortant de l’université », confirme Christian des Pallières. Pourtant, les enfants de PSE reviennent de loin. « Il faut transformer un gosse qui n’a aucune notion de l’hygiène et de l’honnêteté en un ouvrier compétent, propre et honnête. » Une tâche d’ampleur. Inutile de dire que sur la décharge, l’eau courante est inexistante et l’hygiène plutôt sommaire. Quant au comportement, c’est le règne du chacun pour soi et de la lutte pour survivre. Une des petites protégées de PSE raconte ainsi avoir vu une de ses amies écrasée par un camion-poubelle, sans que personne ne réagisse. « Les parents actuels ont été complètement démolis », insiste Marie-France des Pallières. Les adultes d’aujourd’hui étaient en effet enfants lors du génocide perpétré par les Khmers rouges. Ils ont subi un complet lavage de cerveau. Ils ont appris à dénoncer leurs propres parents à l’Angkar, l’organisation khmère rouge. « Les gens sont devenus égoïstes », souligne So Mary. « Si les gens n’avaient pas perdu toute culture, ils auraient tout dans le Bouddhisme pour guérir, regrette Christian des Pallières. Mais même ça, les Khmers rouges l’ont enlevé aux Cambodgiens. Même les bonzes ne savent rien ou presque du Bouddhisme. » Alors ce catholique pratiquant, le soir, lors d’une drôle de prière mi-bouddhiste mi-chrétienne, rappelle les huit chemins de vie des disciples de Bouddha, « qui peuvent être utiles aussi aux chrétiens. » Une façon d’aider le Cambodge à retrouver le sourire.
Album associé à l'article : Cambodge
20:20 Publié dans reportage | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : cambodge, enfants, humanitaire, reportage, khmers rouges


